Il m’est donné dans mon métier de croiser des êtres supérieurs. L’être supérieur est polymorphe. Il y a l’être supérieur économiquement. Qui peut se séparer lui-même en deux castes. L’être « très supérieur » dont l’éducation ne fait jamais oublier que sans support ou appui d’un « être inférieur », tel que domestique, serviteur, subalterne, il ne peut exister. Il sait en conséquence faire preuve d’une grande condescendance naturelle, histoire de ne pas vous vexer d’une part et surtout d’obtenir ce qu’il veut par ailleurs. On appelle ceci de nos jours de la discrimination positive. Cette manière de procéder permet également de participer à sa propre communication en évitant un attaché de presse, et de véhiculer une image de marque valorisante. Toutes les grandes familles richissimes sont un peu comme ça. C’est une question de standing.
L’être nouvellement supérieur économiquement, ou nouveau riche, est beaucoup plus attaché à son statut bancaire qu’à son image de marque. Il connaît la valeur de l’argent car il n’en a pas toujours eu, il compte, il compare et il en veut pour son argent. Peu importe les bonnes manières puisque son pouvoir à lui, c’est l’argent. C’est donc un client qui se positionne d’emblée comme un comptable plutôt que bénéficiaire d’une providence qu’il pourrait savourer nonchalamment comme le précédent, sans compter. C’est une question de principe.
Et puis il y a l’être supérieur intellectuellement. C’est de lui dont je vais vous parler aujourd’hui :
Une dame avait pris contact avec moi pour organiser un apéritif concert le jeudi de l’Ascension, d’une trentaine de personnes environ. J’ai envoyé ma proposition. Et par curiosité, j’ai regardé ce que signifiait son courriel qui me renvoyait au mensa club. Le mensa club est un club de personnes à but humanitaire. Ce club regroupe des personnes dont le QI est 2% supérieur à la moyenne. Une question me vient d’emblée à l’esprit. Mais qui peut bien avoir envie de pénétrer un club pareil ? Quelle est la démarche intime pour se dire, je suis supérieur à la moyenne, je vais postuler, je vais passer le test, et je vais intégrer le club ?
J’avoue que j’y vois là un manque d’humilité fâcheux. Puis la timide dame va me recontacter pour me demander autorisation de venir s’entraîner au piano, avec un ami. Rendez-vous est pris, et le jour dit, je vois entrer le monsieur, dont le regard ne croise pas le mien, même s’il regarde dans ma direction et qui mime un geste en agitant les doigts les mains tendues en avant.
« Bonjour Monsieur » [d’abord !] « Bonjour » « vous cherchez une manucure ? » « Non, nous venons pour le piano » Ma blague à deux balles n’aura fait rire que moi [et vous peut-être] Y’a pas à dire on est dans les hautes sphères. Ils vont passer deux heures tous les deux. Par courtoisie, j’offre une collation. Par manque de correction, il m’en demande une deuxième. Le récital de piano cependant, est d’un niveau excellent. Mais, en partant Monsieur me fait remarquer, toujours en me regardant au travers que ce piano est un peu mou… [On dit un piano à queue mou ou un piano à queue molle ? je la tente ou pas ?] « Vous savez Monsieur, Duchâble, Bolling, Oscar Petteron, Quincy Jones, Véronique Sanson l’ont joué et ne s’en sont pas plaints. « Oui mais quand même il est un peu mou…. » [Ah ok, je suis tombé sur celui qui veut toujours avoir raison] « On aimerait quand même revenir la veille pour être vraiment prêts » me demande la fadasse dame. Mais bien évidemment Madame. Ils reviennent donc la veille de l’apéro concert et annoncent l’air de rien dans la conversation avec le barman qu’ils seront 45 le lendemain, au lieu de 30…ce qui fait quand même une augmentation de 50%, je sais compter ! Mais la terne dame ne doit pas savoir ce que sont les contingences matérielles pour accueillir avec des nourritures terrestres, et va omettre de m’en parler.
C’est donc l’assemblée générale annuelle du club Mensa qui se tient à Annecy que nous accueillons ce jour. Une quarantaine d’êtres supérieurs va investir les lieux. Le look général se situe entre le public des « chiffres et des lettres » et l’Allemagne de l’Est pré réunification. Les coupes de cheveux, l’habillement ne sont pas la préoccupation de ces êtres supérieurs. Pas besoin de paillettes puisqu’ils brillent par leur intelligence ! Je lance un tonitruant « Bonjour Madame » à la 25ème personne qui me passe devant sans m’avoir vu. Elle prend ça comme une agression et me dévisage du haut de son cul, avec l’expression de celle qui vient de sucer un citron. Interloquée qu’elle est ! Le manant a osé l’apostropher. Pas un seul n’aura un mot aimable. L’assemblée ressemble plus à une sortie journalière des patients d’un hôpital psy qu’à une réunion de « lumières ». Les uns, les autres ont l’air déformés par des complexes, oxydés par leurs malaises, rongés par un mal intérieur inconnu. Un seul va répondre à mon message de bienvenue avec un grand sourire poli et un bonjour jovial. Sans doute l’idiot de leur village…On a la vague impression que le groupe est bien soudé, hermétique et que ceux comme moi qui ne sont pas dans les 2% n’ont pas de place dans leur monde. Je repense à « tous les hommes naissent égaux…..bla bla bla…. ».
La dame et le monsieur incolore ont apporté des programmes du concert. On s’aperçoit en une fraction de seconde que les êtres supérieurs se sont plantés dans leur programme. Oh non pas l’énoncé des pièces qui sont jouées ! Profanes que nous sommes, nous reconnaissons bien les airs mais serions bien incapable [nous] de pouvoir les déterminer. Non ! Nos êtres supérieurs ont mis le nom de l’hôtel voisin comme lieu de leur récital….alors que ça se passe chez nous ! [Gasp !]. Puis vient le moment de partir au restaurant voisin. Et la dame transparente fait une annonce « en raison du succès nous sommes 38, or le restaurant qui nous accueille au dîner de ce soir ne peut recevoir que 30 personnes. Il faut que 8 aillent manger ailleurs » Ils sont peut être supérieurs en intelligence mais pas en organisation !
Mon comptage final sera le suivant : Debout derrière ma réception, les bras croisés en posture de défi je salue discrètement mes hôtes. 33 vont m’ignorer magistralement en détournant le regard, 4 vont me répondre aimablement [dont leur clown jovial]. Le manucuré traîne son tabouret de piano et comme c’est un homme, même s’il est intellectuellement supérieur, ne peut pas faire deux choses en même temps donc ne peut pas me saluer. Et la dame insipide va venir me remercier, me serrer la main, lever enfin ses beaux yeux bleus et les plonger dans les miens. A ce moment là, avec son sourire naissant, j’ai vu une étincelle…Une espèce de lueur…d’intelligence !
Ce qui m’a le plus surpris dans ce groupe c’est que leur comportement ressemblait à celui de gens qui manquaient extrêmement de confiance en eux, comme s’ils traînaient un malaise indéfinissable. Et j’ai trouvé ça plutôt bizarre pour des aristos du neurone. Et ça c’est une question existentielle !
En effet, Moi, même si je suis dans la moyenne intellectuelle, je me sens toujours à l’aise partout. Avec les riches comme avec les pauvres. Avec les intellos comme avec les cons. Ce qui me donne une éternelle assurance assez déconcertante.
C’est peut être pour ça que certains trouvent que j’ai un air…..supérieur !
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