Le Chef : « c’est toi qui est de garde pendant les deux jours de fermeture ? » « Oui, pourquoi ? » « Normalement ils doivent venir chercher les cuivres pour les étamer. Par contre ce ne sera pas le même que d’habitude, donc tu t’inquiètes pas. Tous est prêt derrière sur le marbre ». « Ok Chef, bon congé ».
Le jour suivant, je me trouve à mon poste, en train de faire le départ d’un client lorsqu’arrive sur le parking une vieille Mercédès brinquebalante de laquelle sortent trois malabars manouches à moustache qui se présentent à moi.
« Vous avez des cuivres à étamer ? » « Ah oui effectivement, ils sont dans la cuisine derrière. Il doit y avoir 45 pièces » (je me dis quand même que c’est un peu étrange que le Chef ait choisi des Roms pour étamer ses cuivres. Mais suite à sa précision sur le changement d’opérateur, je les conduis à la cuisine sans me poser trop de questions). « Vous allez pouvoir tout prendre dans la voiture ? » « Non mais on va faire deux voyages, nous sommes à côté d’Annemasse. On revient dans la matinée » « Très bien, je vous attends ».
Deux heures plus tard, nos trois patibulaires sont de retour, enfournent le reste dans la Merco et repartent en ayant emporté l’intégralité de la batterie de cuisine en cuivre, le cul de la voiture ratissant le gravier à cause du poids dans le coffre…
A midi, je vois débarquer un utilitaire dont le conducteur arrive essoufflé à la réception. « Bonjour, désolé, je suis en retard mais j’ai eu un problème mécanique qui m’a empêché d’être ici à l’heure » « ah oui ? (circonspect) et en quoi puis-je vous être utile ? » « Ben, - comme une évidence - je viens chercher les cuivres pour l’étamage » Eclair ! Coup de tonnerre ! Bombe ! Foudre ! Tête de mort ! ML En une seconde un coup de massue s’abat sur ma nuque et me fait plier sous le coup de la culpabilité ! Crotte de marmotte, je sens que je me suis fait avoir !.....
Pas de téléphone, pas de contact, les cuivres ont disparus dans la nature et je ne sais où joindre les malabars. Faut bien le dire, me voilà avec le nez dans ma crotte ; Car qui vole un œuf vole un bœuf, mais qui vole une poule vole quoi ? Mes culs-de-poules ?
Panique à bord. J’essaye de joindre le Chef sur son portable. Mais comme chaque congé il est au sommet d’une montagne en rando, je n’ai pas de réseau pour le joindre. Arrive sur ces entrefaites la Direction qui me voyant la mine déconfite flaire le malaise. J’explique la situation. Au fur et à mesure que les mots sortent de ma bouche je vois perler sur sa lèvre supérieure la sueur qui traduit son émotion. La lèvre inférieure, elle, tremble dans un léger rictus. Ne manque que la fumée aux naseaux. La fulmination arrive ! Et la grande tirade dramatique suivante : « Au voleur! Au voleur! À l'assassin! Au meurtrier! Justice, juste Ciel! Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? Qu'est-il devenu? Où est-il? Où se cache-t-il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin. (Il se prend lui-même le bras.) Ah! C’est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas! Mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami! On m'a privé de toi; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie; tout est Fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde: sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? » Et il finit par « Roms, l’unique objet de mon ressentiment »* en s’effondrant sur sa chaise le regard hébété et l’air abattu.
C’est le moment qu’attendait la Mercédès pour refaire irruption sur le parking, avec la poupe en l’air et le cul raclant le bitume. Contre toute attente, le matériel revenait. Etamé. Impeccable. Et en intégralité. Néanmoins le ton allait monter car un camp ne supportait pas que l’on ait escamoté le contrat, et l’autre voulait qu’on lui paye son du. Ce qui fût fait après des arrangements de maquignons. Le patron coupât la poire en deux, signa un chèque que les Roms partirent aussitôt encaisser à la banque. Elle nous appelât une demi-heure plus tard pour obtenir confirmation par fax qu’on avait bien signé un chèque d’une telle somme à trois patibulaires aux allures gangsters dont la seule présence dans leur agence faisait peser un climat de tentative de hold-up !
Cette histoire bâtie sur la coïncidence pure aurait pu se terminer plus mal. Si ce n’est qu’après analyse, nous avons du retraiter toute la batterie de cuivres car l’étamage…..avait été fait au plomb !
Et c’est à ce moment là que le patron a vraiment pété les siens !
*Rédigé avec l’aide de Molière et Racine.

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